Aménagement du territoire et urbanismeLa Catastrophe culturelle du néo-régionalisme

27 juillet 2021
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LA CATASTROPHE CULTURELLE DU NEO-REGIONALISME

Jean-François Espagno

 

Cette réflexion ne concerne que l’architecture ordinaire, générale, répandue ; et non pas l’architecture des bâtiments d’exception, qui sont – par définition – exceptionnels, et donc qui ne sont pas représentatifs de l’essentiel de l’architecture d’aujourd’hui.

La conclusion (si l’on peut déjà la mentionner) est une évidence :

L’architecture est une chose trop sérieuse pour la laisser au seul Pouvoir Public.

 

Le processus de production architecturale

Nous nous abstenons expressément de toute référence stylistique au passé dans
nos bâtiments et nous nous refusons à recourir à des matériaux et à des techniques
de construction dépassés. Nous pensons que l’on doit pouvoir déterminer l’époque
de construction d’un édifice d’un simple coup d’œil, en raison tant du mode de vie
qu’il présuppose que des techniques employées.
Jan Bethem et Mels Crouxels, architectes

 

Les paramètres de la création architecturale

 

De quelle démarche procède la création architecturale ? Fort heureusement, on ne peut pas codifier le processus dans une « norme » à appliquer également par tous. La liberté et les critères à prendre en compte sont à la discrétion de chacun. Essayons simplement de dégager quelques paramètres essentiels.

Sans réduire une notion aussi vaste et complexe, on peut définir 3 paramètres objectifs qui vont façonner une création architecturale, qui vont être le point de départ du processus de création – et auxquels il faudra ajouter bien sûr d’autres paramètres suivant les cas et aussi suivant le talent subjectif du concepteur.

Ces 3 paramètres peuvent faire l’unanimité en tant que, disons, « données objectives de base ». Ces paramètres sont :

  • Le lieu : Où  construit-on ?
  • Les techniques dont on dispose : Comment   construit-on ?
  • Les besoins à satisfaire : Pourquoi construit-on ?
Le lieu

Le concepteur prendra en compte les caractéristiques physiques du terrain lui-même, telles que son relief, sa portance, son orientation.

Il intégrera également l’environnement proche du terrain, ses nuisances et/ou ses valorisations.

Il aura aussi une vision plus large, en prenant en compte le climat ou les risques naturels d’une région, d’une latitude, etc.

 

Les techniques de construction

 

Les techniques de constructions dépendront du lieu du chantier, si le transport de matériaux ou de matériels doit être difficile.

Ceci était important dans le passé, mais, avec le développement des moyens de transport, ce paramètre de l’éloignement tend à disparaître. Des matériaux ou matériels viennent fréquemment de loin, voire d’un pays étranger, sans que nous y prêtions attention.

Il faut quand même noter que la (faible encore) prise en compte des nuisances environnementales générées par les transports vient nuancer ce gommage de l’éloignement.

Les techniques de constructions ont été toujours marquées par leurs progrès successifs. Depuis un peu plus d’un siècle environ, c’est-à-dire récemment dans l’Histoire de la Construction, ces progrès se sont accélérés. L’acier, l’aluminium, le béton – le béton armé notamment -, les matériaux de synthèse mais aussi tout le second-œuvre, l’équipement des constructions en fluides et en équipements de confort, rendent les constructions actuelles toujours plus complexes et très différentes de celles du passé. Ces techniques pourraient les rendre plus différentes encore si  nous utilisions ces matériaux et ces techniques à bon escient.

A cause du renchérissement du coût de la main d’œuvre, les techniques récentes doivent tenir compte d’un paramètre essentiel : le coût de réalisation. Pour quasiment tous les projets, les techniques doivent s’apprécier à l’échelle du coût de la mise en œuvre, paramètre qui s’impose de fait : presque tous les maîtres d’ouvrage disposent d’un budget défini, même s’il n’est pas restreint. Rarissimes sont ceux qui peuvent se permettre de confier au concepteur un budget illimité. Et avec un budget limité, tout risque d’augmentation du coût de la construction, à l’occasion d’une technique nouvelle, implique alors une diminution d’un autre composant de l’ouvrage : soit moins de surface, soit moins de confort, soit moins d’autres éléments auxquelles le maître d’ouvrage devrait renoncer. Peu le feront alors et toutes les techniques existantes, même si elles présentent une avancée dans leurs performances, ne seront pas être retenues. Or, pour en abaisser le coût, une technique nouvelle apportant une amélioration doit être mise en œuvre de multiples fois pour que son coût de réduise par l’effet de nombre. Tout prototype coûte cher.

Les techniques que peuvent utiliser les concepteurs doivent également tenir compte d’un paramètre supplémentaire, totalement nouveau dans l’Histoire de la Construction, et artificiel cette fois-ci : la Loi, et ses nombreuses normes et règlementations.

 

Les besoins à satisfaire

 

Il y a bien sûr, comme depuis toujours, les besoins fondamentaux, se protéger des intempéries, des agressions naturelles (s’abriter) ou dues à la société (préserver son intimité).

Il y a aussi les besoins propres du maître d’ouvrage : pour un logement, ce sera réaliser les actes de la vie, manger, dormir, se retrouver en famille, etc. ; pour un bâtiment d’activité, ce sera effectuer cette activité, tout simplement, et ainsi pour chaque construction.

Il y a enfin les besoins sociétaux, dont l’importance varie avec l’époque. Actuellement – au début du 21° siècle – pour les sociétés occidentales et assimilées, nous pouvons dire que les besoins de performance énergétique sont largement pris en compte.

Dans toute l’histoire de la construction, donc de l’architecture, ces notions de base ont prévalu lors de la création architecturale. Je ne parle pas des bâtiments d’exception (dont la conception tient compte de critères artificiels, comme « les caprice du Prince »), mais en général « de ce qui se construit ». Le bon sens des cultures locales ont fini par privilégier tel ou tel matériaux et telles techniques, utilisés de façon générale, un peu à la façon d’une sélection naturelle darwiniste.

Mais à la base, ces matériaux et ces techniques découlent directement de ces 3 critères. Un encadrement en pierres ou en briques sert à renforcer un point faible d’une construction en terre ; une corniche également, pour servir d’assise aux solives du plancher ; les toits sont d’autant plus pentus que les précipitations (pluie, neige) sont importantes ; les ouvertures sont étroites dans les pays ensoleillés, et les façades sont largement vitrées dans les pays du nord ; etc… sans qu’il y ait eu besoin de règlements pour l’imposer. C’est bien le « bon sens » qui prédomine dans les choix techniques retenus, suivant les lieux et les époques.

On peut résumer ce principe par l’équation : Lieu + Technique + Besoin = Forme & Matériaux

 

*

 

La cassure du XX° siècle et l’académisme

L’architecture régionaliste est une invention de l’époque contemporaine.
Jean-Claude VIGATO – L’Architecture régionaliste

 

La notion de « faire joli »

 

L’époque contemporaine (disons le 20° siècle) a introduit des notions nouvelles dans la construction. Je pense à la « personnalisation » de son bâtiment voulue par le maître d’ouvrage. Alors qu’auparavant, un style forcément régional s’imposait à toutes les constructions, sans y penser, – difficultés de transport et nombre limité de techniques de construction obligent – le concepteur faisant alors du « régionalisme » à la manière de Monsieur Jourdain faisant de la prose, il ne s’est plus agi dorénavant d’utiliser sans la remettre en question, une technique de construction locale bien établie et dont les caractéristiques aboutissaient à une forme attendue.

Fréquemment, certains ont voulu « personnaliser » leur projet, apporter une certaine « originalité », une

« joliesse » ajoutée, notion nouvelle dans l’architecture courante. Ces variations par rapport au style régional stricto sensu ont amené de la fantaisie, du pittoresque, pour le plus grand plaisir ( hum…) des bénéficiaires.

Mais elles ont surtout amené des notions artificielles, étrangères à l’architecture, sans rapport avec les 3 paramètres dont je parlais tout à l’heure.

 

Les nouveaux matériaux et les communications

 

A quoi sont dues ces déviances dans le choix des critères de l’architecture ? Très probablement à toutes les facilités qu’apportèrent les matériaux contemporains et aussi à la circulation de l’information, de la connaissance des autres constructions, celles d’ailleurs.

Ces matériaux nouveaux ont très logiquement appelé des formes nouvelles. C’était un progrès normal et bénéfique. Mais jamais des formes nouvelles n’ont à ce point modifié l’architecture aussi brusquement

– du moins, dans l’architecture courante, populaire (il y avait bien eu la révolution hyper moderne de l’architecture gothique, mais elle était quasiment réservée aux cathédrales, par nature : élever l’édifice et vitrer les parois. Les constructions courantes qui font l’essentiel de l’architecture n’étaient pas concernées).

Le développement des moyens de communication, en information et en transport des matériaux, ont aussi facilité cette fantaisie. De retour d’un séjour à Biarritz, on veut une maison « néo-basque »; on a envie d’une maison bretonne en Île-de-France ; on a vu dans une revue un manoir néo-gothique en Angleterre : on munit ses fenêtres de linteaux en arcs brisés, etc.

Cette révolution des formes, accessible à tous, a eu un effet permissif pour tout un chacun. Et chacun y est allé de son grain de sel. L‘équation « lieu + technique + besoin = forme & matériaux » est alors facilement rompue, elle ne s’impose plus comme étant le seul mécanisme de conception architecturale, puisque tout (et n’importe quoi) devient possible.

Toutes ces architectures – ou plutôt ces éléments de construction disparates – constituaient des aberrations et les Pouvoirs Publics ont pensé qu’il fallait y mettre de l’ordre. Il ne doit pas y avoir d’architecture étrangère à sa région, n’est-ce pas ?

 

La dictature des règlements

 

Afin de ne pas autoriser de telles « architectures étrangères à chaque région », ce qui partait d’un bon sentiment lui semblait-il, le législateur a défini une « architecture régionale » pour chaque coin de la France – ou du moins, les éléments devant entrer dans chaque « architecture régionale officielle » dans les règlements d’urbanisme. Et les instructeurs des demandes d’autorisations de s’y référer. En partant d’une volonté d’éliminer une architecture déplacée (dans tous les sens du terme), on est ainsi arrivé à une architecture imposée : celle du néo-régionalisme à appliquer à chaque région.

Notre société légifère de plus en plus, notamment me semble-t-il, en France (nous sommes probablement arrivés à un point de saturation règlementaire, mais ceci est un autre problème). Notre cadre de vie, le façonnage de nos paysages urbains et ruraux, à cause surtout des possibilités de fantaisie que la technique offre à tous, ne pouvaient évidemment pas rester en dehors de cette législation. Au cours du 20° siècle, et surtout dans sa deuxième moitié, le millefeuille des lois, décrets, règlements, normes, jurisprudences, … de tout poil ne cesse de s’épaissir, jusqu’à devenir indigeste.

La règlementation de la conception des bâtiments est donc intervenue, entrainant celle de l’architecture (du moins celle de son aspect extérieur). S’il est parfaitement compréhensible que l’on ne puisse pas autoriser tout et n’importe quoi, la plupart des règlements d’urbanisme apparaissent très excessifs.

Cette dictature académiste se matérialise par les Articles 11 des PLU (Plan Local d’Urbanisme) qui encadrent l’aspect des constructions.

 

*

 

Les conséquences aujourd’hui

L’architecture qui regarde derrière elle, qui essaie de trouver
dans le passé des solutions pour aujourd’hui, se trompe.
Oscar NIEMEYER

 

Le néo-régionalisme est de moins en moins affiché en tant que tel dans les règlements d’urbanisme ; il se cache sous des notions d’intégration au bâti existant, d’harmonie avec l’environnement. Mais le résultat est là et l’on entend souvent un maire ou un autre décideur dire : «Ici, les toits sont comme ceci, les couleurs sont comme cela.» ; « Ce projet ne me plaît pas, je refuse donc le permis de construire ».

Or l’architecture, ce n’est pas du design !

 

Un paradoxe absurde

 

De même qu’il n’y a pas d’architecture étrangère à chaque région, on peut dire qu’il n’y a pas d’architecture étrangère à son époque. C’est un sacré paradoxe que prôner l’imitation d’une architecture ancienne au nom de la préservation d’une certaine culture !

L’architecture a toujours été de son époque, elle n’a jamais imité des styles anciens. L’architecture du 12°siècle n’imitait pas celle du 8° siècle – qui était « tout bois » -, pas plus que celle du 18° siècle n’imitait celle du 15° siècle. Bien au contraire, chaque époque a utilisé avec bonheur les techniques de toutes sortes que le progrès lui offrait alors.

Et voilà qu’aujourd’hui, au nom même de cette culture architecturale, il faut abandonner ce qui a fait la qualité de ces architectures passées, que l’on nous sert pourtant comme modèle. C’est absurde.

Entendons-nous bien, j’ai évidemment conscience qu’il y a des bâtiments anciens remarquables, de même qu’il peut y avoir des sites exceptionnellement préservés. Tout ça doit être respecté. Mais pas en singeant un modèle inimitable : je fais confiance aux architectes pour créer de la qualité d’aujourd’hui comme ils l’ont fait dans le passé, très bien « intégrée » (je reviendrai sur cette notion bizarre d’intégration) à la qualité d’hier. Ils sont les professionnels de la conception architecturale.

La maison Schröder, de l’architecte Gerrit Rietveld, date de… 1924 !

 

Quel modèle impose-t-on ?

 

Il me semble que le Pouvoir Public a réglé le curseur de l’imitation sur 100-150 ans environ de décalage, soit pour nous la seconde moitié du 19 °- début 20° siècle. C’est le « style » de référence.

En remontant plus loin dans le temps, on arriverait probablement à des organisations de société trop différentes de la nôtre, ce qui induirait des bâtiments inutilisables, à cause, par exemple, des ségrégations de classes des sociétés antérieures qui différenciaient trop les lieux, ou la présence d’écurie et non de garage automobile… De même, les matériaux et les techniques de construction de périodes plus anciennes seraient aujourd’hui financièrement inaccessibles.

Mais il faut que le temps soit assez long pour que la référence date de 3 ou 4 générations, qu’il n’y ait rien de « moderne ». Il est significatif de constater que les grands chefs-d’œuvre de maisons du 20° siècle, par exemple la villa Savoye du Corbusier, la maison Kauffman de Wright et la villa Das Canoas d’Oscar Niemeyer, voire le pavillon allemand de Mies Van der Rohe à Barcelone (choix arbitraire…) datent de 70 à 80 ans et qu’ils apparaissent encore comme étant « modernes » ! Leurs auteurs seraient bien étonnés de le constater aujourd’hui : dans les années 1930, on n’aurait jamais dit qu’une maison datant de 1850 pouvait être « moderne ».

Villa « Das Canoas », Oscar Niemyer, 1951                                                                                    Villa « Savoye » de Le Corbusier, 1929, classée Monument Historique

 

Le « moderne » a toujours existé

 

L’architecture gothique est souvent citée comme contre-exemple à opposer à tous ceux qui prêchent l’imitation d’un style ancien. A l’époque (XII° siècle), l’architecture religieuse était romane, sans exception. Puis une nouvelle technique de construction (la croisée d’ogive et l’introduction du fer) a permis de réaliser des églises plus hautes (vers le Ciel), avec – merveille ! – des murs vitrés, laissant généreusement pénétrer la lumière (divine) à l’intérieur, grâce à de superbes vitraux. Bien sûr, il fallait des  colonnes  apparentes  pour  remplacer  les

murs, et même des contreforts extérieurs pour tenir l’édifice. Mais quel progrès !

C’est la Renaissance, horrifiée par ces constructions ultra-modernes – elle qui ne jurait que par l’Antiquité – qui les a traitées « d’architecture de barbare », venant des « goths ». D’où leur nom de « gothique » , par dérision.

Qui accepterait maintenant de démolir la Sainte-Chapelle, merveille gothique en France, au nom du rejet du modernisme ? Et quelle ironie de l’histoire que ces cathédrales, conçues sur le même principe que bien des constructions du 20° siècle : structure apparente, grandes parois vitrées, utilisation du fer, techniques totalement nouvelles…

La Sainte-Chapelle, Paris – 1242-1248

 

C’est un jour d’été, à midi :

« Je roule à toute allure sur les quais de la rive gauche vers la tour Eiffel, sous le ciel bleu ineffable de Paris. Mon œil fixe une seconde un point blanc dans l’azur : le clocher neuf de Chaillot… Je bloque, je regarde, je plonge tout d’un coup dans la profondeur du temps. Oui, les cathédrales furent blanches, toutes blanches, éblouissantes et jeunes, et non pas noires, sales, vieilles. L’époque entière était fraîche et jeune.

…Et aujourd’hui, eh bien oui ! aujourd’hui aussi est jeune, est frais, est neuf. Aujourd’hui aussi le monde recommence…

Après l’an mil, un prodigieux renouveau secoua l’humanité. L’angoisse épouvantable de la mort avait saisi tous et chacun. Le siècle passa et la mort ne vint pas. Les hommes se redressèrent, connaissant désormais la joie totale de cette vie qu’ils avaient été certains de perdre. Et sur toute l’Europe les cathédrales s’érigèrent, blanches, splendides, jeunes, pour remercier Dieu et pour le prendre à témoin de la vie.

En France, nous n’avons pas encore osé. Nous vivons dans le respect poussiéreux du passé. Nous vénérons les vieilles pierres que la suie a pénétrées jusqu’au cœur. Nous admirons leur crasse, nous nous prosternons devant leur face noire. Et quand nous voulons prendre leçon de ceux qui les dressèrent dans leur blancheur, nous les copions petitement, rétrécissant les possibilités illimitées de la technique moderne à l’échelle des impossibilités moyenâgeuses.

Si ressuscitaient aujourd’hui les bâtisseurs de cathédrales, ils seraient effarés par notre manque d’audace. Ils nous arracheraient des mains nos outils et construiraient des Notre-Dame à l’image d’un siècle pour qui la pesanteur n’existe plus. »

Le Corbusier –  « Quand les cathédrales étaient blanches… » – 1937

 

L’oubli des années 50

 

Comme beaucoup, j’aime l’architecture des années 1950, comme toutes les vraies architectures.

Le modernisme était alors synonyme d’amélioration de la qualité. Les règlements de l’époque n’avaient pas encore étouffé la conception, l’architecture était créée à partir des besoins et des techniques ; cela avait produit un résultat très abouti, dans le prolongement de la voie ouverte par les Grands Anciens, tels que ceux que je citais au paragraphe précédent.

C’est l’architecture de mon enfance, celle qui m’a enthousiasmé et qui a décidé de ma vocation. Je voyais dans cette architecture « radieuse » des promesses de lendemains qui ne chanteraient peut- être pas forcément, mais qui seraient surement bien plus agréables à vivre.

La proximité de cette époque n’a pas permis que « l’inconscient collectif » de la société en assimile la qualité. Non seulement cela n’a pas servi de modèle, de marche pour progresser plus avant comme doit l’être toute étape culturelle, mais au contraire, cette architecture a été trop souvent gommée, détruite, oubliée dans l’Académisme Officiel du Bon Goût Légal (mettre des majuscules). C’est une grande perte pour notre patrimoine.

Stahl house, Pierre Koenig, architecte

 

L’imitation impossible

 

On (on, c’est-à-dire les règlements divers et variés, les recommandations officielles, le « bon goût » reconnu, bref l’Académisme d’État) nous demande d’imiter les constructions d’il y a un siècle et au- delà. C’est parfaitement impossible.

On ne construit plus suivant les mêmes techniques. Les tuiles mécaniques « romanes » imitent les tuiles canal (tout en étant plus fiables car plus stables), plus de mur en briques pleines, en pierres de taille, en terre crue. On fait donc « comme si » : on construit en agglo de béton et l’on colle des briquettes imitant des briques laissées à nu (plus ou moins, suivant les moyens, car ça coûte cher).

À ce propos, il est amusant de constater l’absurdité du résultat : à l’époque qui sert de référence, les briques étaient toutes enduites, aucune n’était apparente, et ceci jusqu’aux années 1950. Maintenant que la brique est prônée en tant que matériau traditionnel, on la laisse bien visible alors qu’elle devrait être enduite : c’est un acte hyper moderne qui n’imite pas le passé !

La place du Capitole à Toulouse

« avant » les briques sont enduites, corniches comprises – la même aujourd’hui : la brique est mise à nu, partout.

Et l’ironie est que dans les PLU, on mentionne souvent « L’emploi à nu de matériaux destinés à être revêtus est interdit ». La brique apparente devrait-elle donc être interdite à Toulouse et sa région ? Entendons-nous bien, j’aime la brique apparente, la douceur de sa couleur et de sa texture sont agréables dans la ville rose. Juste ne pas dire que c’est par respect pour « l’ancien », s’il vous plaît ! Et j’y vois là une qualité de l’architecture moderne, puisque c’est une technique moderne…

Je me rappelle mes grands-parents, très surpris que leurs enfants (mes parents, donc) laissent apparentes les vieilles poutres de leur maison de campagne, sans plafond pour les cacher. La culture de leur époque ne montrait pas les poutres, enduisait les murs en briques. Il est très probable que dans quelques générations, on s’extasiera en les laissant apparents, des murs en agglos, des sous-faces de plancher hourdis, en trouvant « un chic fou » à l’authenticité de ces techniques traditionnelles anciennes et cachées de manière incompréhensible…

Toujours dans l’absurde, on trouve même des imitations d’imitations : on voit parfois des antes (angles des constructions) habillées de briquettes collées, avec des décrochés à coupes de pierres (chaîne d’angle). Autrefois, les angles devant être en matériaux plus résistants, ils étaient en pierres ou, à défaut, en briques cuites. Et pour imiter les pierres, plus chères donc plus nobles (hum…), les briques étaient posées décalées pour faire croire, une fois enduites, que c’étaient de belles pierres de taille. Aujourd’hui, celui qui dispose ainsi ses briquettes collées a-t-il conscience de pasticher un pastiche ? (briquettes collées qui imitent le mur en briques, briques qui auraient été disposées décalées pour imiter des pierres – mais alors il faudrait les enduire pour faire croire que ce sont des pierres, puisqu’elles devaient être enduites, pour pouvoir imiter les pierres ? sinon on aurait vu que c’était des briques, et non des pierres… mais si on les enduisait, zut, on ne verrait plus les briquettes…).

Aujourd’hui, on doit ajouter beaucoup d’éléments et d’équipements nécessaires, indispensables même (électricité, chauffage, isolation thermique,…) ou qui devraient l’être plus souvent (tels que des panneaux solaires). Enfin, nos besoins ont évolué – et même sacrément évolué, ne serait-ce que l’automobile (garage !), l’espace extérieur (jardin, balcon), la lumière (grandes baies vitrées, puisque l’on a des doubles vitrages isolants), indifférenciation plus générale des classes sociales (tant mieux) tendant à uniformiser (pas – ou moins – de maison de maître et de maison du peuple), etc. Et les coûts de la main d’œuvre ont beaucoup augmenté, on va donc construire « au plus juste ».

Il faut donc tricher en permanence pour faire du néo-régionalisme, faire du faux, du toc, du décor, transformer des portails de garage de voiture moderne en porche pour calèche (impossible !), coller des encadrements postiches sur des linteaux trop larges qui s’écrouleraient s’ils n’avaient pas de béton armé derrière pour les tenir. Le résultat est à la fois grotesque et pitoyable. Il est surtout anti-culturel.

 

Les mélanges impossibles

 

Constatant qu’il est impossible de résister à la pression des besoins actuels, nos règlements lâchent parfois un peu de lest et autorisent des constructions plus « modernes », mais à la condition expresse que ce soit avec une certaine « prise en compte de l’architecture traditionnelle ». Ce qui, là non plus, ne veut rien dire. Une architecture est du 19° siècle ou elle est du 21° siècle ; en la matière, il n’y a pas de cocktail qui vaille. On aboutit, forcément, à des aberrations.

La  plus  amusante  de  ces  aberrations  –  ça  a  quand  même  un  coté  amusant  –  est  la  tentative « d’intégration » des panneaux solaires sur des toitures en tuiles, technique de construction datant des romains, plus de 2000 ans en arrière, quand même. Comme si c’était possible… Alors, pour intégrer, on enfonce les panneaux tout de verre et d’aluminium dans les tuiles, comme ça c’est « intégré ». On voit toujours autant les panneaux, mais c’est conforme au règlement. Qui peut croire que les panneaux solaires, enfoncés ou pas, ont quelque chose de romain ?

 

Intégration ! Intégration !

 

L’intégration au site est toujours mise en avant. Cela peut être bonne chose pour la préservation de certains paysages urbains d’exception, mais ce n’est pas pour autant une règle à appliquer à chaque projet au pied de la lettre :

  • un bâtiment contemporain n’est pas forcément une nuisance dans le paysage, il peut trouver sa place sans mimétisme avec son entourage ou sans copie du passé. Modifier n’est pas forcément affa Notre-Dame de Paris, quand elle a été construite, ne s’inscrivait pas du tout dans le paysage : taille importante de la bâtisse et rien de gothique autour d’elle. Qui, maintenant, trouverait qu’elle ne fait pas partie du paysage de l’Ile Saint Louis, qu’elle n’est pas « intégrée » ?

Devant un projet contemporain, quelle qu’en soit l’époque, il faut mettre de côté notre attachement à l’état initial du site, car ce n’est qu’une réaction infondée. Rappelons-nous les pétitions, à l’époque, pour démolir la Tour Eiffel.

  • un bâtiment contemporain peut, au contraire, modifier le paysage en le Un exemple évident est la construction du Mont Saint Michel. Le site n’est que lignes horizontales, et le Mont, par ses verticales en contraste parfait, équilibre et valorise ce qui est maintenant un des plus beaux paysages du monde.

  • Intégrer n’est pas imiter un style ancien, pas du tout ! Dans cette colline de Provence, où le talent de Rudy Ricciotti a posé une maison contemporaine (la voyez-vous ?) de grande qualité architecturale (pléonasme), devinez chez qui est « l’intégration ».

 

Le saccage de nos paysages

 

Depuis que je suis architecte, la surface de bâtiments a doublé en France : on a plus construit depuis une quarantaine d’années que tout ce qui existait auparavant. C’est dire le désastre culturel d’une construction récente qui s’est largement fourvoyée.

Le tissu pavillonnaire, avec son urbanisme ultra-étalé – conséquence des règles de prospects interdisant ou limitant la mitoyenneté et d’un découpage des terrain artificiel et dispendieux – et avec sa pseudo-architecture néo-régionaliste – pastiche grotesque du « passé » qui ne sait pas répondre correctement aux besoins d’aujourd’hui –, présente un visage grimaçant et sans qualité, indigne de la valeur culturelle de nos paysages urbains et ruraux que, justement, l’architecture et l’aménagement de l’espace du passé nous a laissés.

Tel village dont le centre historique plein de  charme nous est offert  merveilleusement  préservé, se trouve maintenant ceinturé par des hectares de lotissements pavillonnaires aberrants. Cet urbanisme ultra-étalé, tel qu’il a été inventé au siècle dernier dans les banlieues américaines, où l’automobile et l’espace étaient disponibles à profusion, n’a rien à faire ici et maintenant ; il n’apporte que nuisances et gaspillage foncier, avec les pertes de temps de trajet et les embouteillages que cela induit.

Outre le désagrément d’un tel environnement à subir au quotidien, nous voilà bien coupables envers les générations qui nous suivent de leur laisser un si piètre résultat de notre architecture du quotidien depuis plus de 50 ans, malgré la formidable avancée technique qu’a connu le 20° siècle. Ce siècle aurait dû être celui d’une innovation sans précédent dans l’architecture, comme cela l’a été dans tant de domaines par ailleurs. Cela avait si bien commencé par le génie visionnaire d’un Le Corbusier ou d’un F.L.Wright (ou du Bauhaus ou… etc.). Mais le cap de la moitié du 20° siècle a amorcé un déclin culturel en la matière dont nous ne sommes pas sortis dans un 21° siècle déjà bien entamé.

Je me demande avec inquiétude comment sera appréciée, plus tard, la pseudo-architecture loupée de notre époque.

 

Le (vrai) classicisme

 

Voici le pavillon allemand de l’Exposition Universelle de Barcelone, chef-d’œuvre que l’on doit à l’architecte Ludwig Mies van der Rohe.

Il a été construit en… 1929 ! c’est-à-dire il y a maintenant 90 ans (même s’il y a eu depuis démolition- reconstruction).

Le classicisme de l’architecture de notre époque ne se situe-t-il pas là ?

Plutôt que de s’arcbouter sur des prétendues copies du passé (quel passé ? quelle époque choisir ?), ne voit-on pas que l’évolution normale de l’architecture, initiée par le Bauhaus, Le Corbusier, F.L.Wright et « tous les autres » que je citais plus haut, permettait d’espérer une ère magnifique pour l’architecture du 20° siècle ? Au début de ce 20° siècle, la technique pouvait enfin libérer l’esprit et la main de l’architecte, pour qu’il crée librement.

Un siècle après, où en sommes-nous ? Montrons dans la rue ces photos du pavillon de Mies van der Rohe et interrogeons les passants : tous nous diront qu’il s’agit d’une architecture « moderne », qui pourrait être faite aujourd’hui. À partir de la seconde moitié du 20° siècle, l’architecture s’est perdue dans je ne sais quel méandre de la règlementation et de l’académisme administratif.

Où en serions-nous aujourd’hui si les architectes avaient pu librement continuer leur création ? Il est impossible de l’imaginer.

 

 

Ce qui n’a jamais été construit

 

Nous pouvons mesurer l’échec de l’architecture au quotidien de notre époque, nous pouvons en ressentir la médiocrité. Nous pouvons voir tout ce qui a été mal conçu, mal construit.

Mais il y a autre chose de plus dramatique encore : nous ne pourrons jamais connaître ce que cette aberration constructive a fait avorter de chefs-d’œuvre, de réussites, ou tout simplement de qualité, dans l’architecture qu’elle a remplacée et qui aurait dû être construite à sa place.

Cette perte est définitive, irrémédiable, car on ne peut même pas l’imaginer, l’appréhender. On peut détruire, rectifier, les erreurs du passé, mais on ne peut pas remonter le temps et reprendre la voie de la création architecturale pour l’orienter vers le bon cap : celui du progrès inhérent à chaque époque.

 

*

 

Une proposition

… je suis convaincu que la seule manière de protéger
sa culture, c’est d’accepter de la mettre en danger. 
Paul ANDREU – Lettre à un jeune architecte

 

Prouesses architecturales

 

Le seul bienfait – à la marge – que je concède à cet académisme généralisé, à ces règles d’urbanisme du non-sens, est que cela oblige les architectes à des prouesses de conception.

Par exemple, les architectes Charles Bessard et Nan de Ru (agence Powerhouse Company) ont dû enterrer partiellement la « Villa 1 » pour respecter une exigence de hauteur difficile à comprendre quand on voit l’environnement…

Ou bien cette maison des architectes  Djuric et Tardio, avec une pergola en forme de toiture à 2 pans, pour respecter les exigences de typologie locale du règlement d’urbanisme. Pour faire « comme une toiture en tuiles », ok, mais sans les tuiles, par exemple…

 

L’appauvrissement du visage de la France

 

Malgré un patrimoine architectural parmi les tout-premiers au monde, la France s’est donc appauvrie, enlaidie considérablement depuis un demi-siècle.

Voici deux exemples, parmi des milliers…, d’aberrations architecturales, de pastiches avérés, aboutissant à des grimaces :

Pseudo-encadrements de briques, par des « plaquettes » collées ne se retournant pas dans les angles, ce qui serait impossible s’il s’agissait de briques véritables.

Portiques cintrés dont les poussées au vide ne peuvent pas être contenues, et qui s’écrouleraient aussitôt s’il s’agissait, là-aussi, de briques véritables, sans béton armé derrière.

Linteaux en fausses briques cintrés pour les petites ouvertures et linteaux droits pour les plus grandes, ce qui est exactement à l’inverse des lois physiques, et, bien évidemment, de l’architecture traditionnelle que cette maison prétend pourtant reprendre.

On notera aussi les linteaux en briques qui ne se prolongent pas en jambages, la proportion de la façade recoupée trop bas par la fausse corniche, ou l’œil de bœuf placé décalé de l’axe du faîtage et à une hauteur curieuse…

L’architecture n’est pourtant pas un jeu, où chacun pourrait bricoler n’importe quoi, au mépris de la qualité de notre environnement.

Tant qu’à vouloir copier une architecture étrangère à son époque, il vaut mieux le faire avec un peu plus de réalisme, même si un pastiche ne sera jamais de qualité. Et de toute façon, une architecture simple et véritable, sans fioriture inutile, vaut toujours mieux que de tristes erreurs.

 

Le risque zéro n’existe pas

 

La plupart des chefs-d’œuvre du 20° siècle auraient été interdits de construction si les règlements actuels avaient été en vigueur.

Pour laisser s’épanouir une architecture de qualité, c’est-à-dire de son époque, il faut lui accorder de la liberté, de l’oxygène. Il faut éviter tout académisme dictant le « bon goût » officiel arbitrairement prédéfini et, par nature, erroné.

Voilà qui est très difficile à tolérer dans notre société française très réglementée, très normée. « Cela nous entrainerait à laisser faire des bâtiments ratés ! Vous ne pouvez pas cautionner ça » nous rétorquera-t-on – « on », ce sont, en vrac, les pouvoirs de toutes sortes qui décident à la place des architectes, ce que doit être l’architecture.

Je réponds, très simplement, que si. Oui, il faut accepter le risque que certains bâtiments soient des erreurs architecturales. La qualité et le progrès (qui vont ensemble) en matière d’architecture sont à ce prix, nécessairement. Et je préfère voir s’édifier quelques bâtiments ratés à coté de la plupart des constructions réussies, plutôt que cette espèce de néant culturel qui nous envahit, où tous les bâtiments néo-régionalistes sont ratés, par nature.

De toute façon, la sélection naturelle permettra au Temps de faire son tri dans tout ça, ce qui est médiocre sera appelé à disparaître plus vite et il ne restera que ce qui méritera d’être conservé, comme  cela  a  été  la  règle  de  tout  temps.

En outre, en laissant aux architectes la possibilité de créer, de faire évoluer l’architecture, des techniques nouvelles apparaîtront de façon pragmatiques. Elles permettront de construire mieux, moins cher, au bénéfice  de tous.

Les règles d’urbanisme ne doivent donc exister « qu’a minima », et en tout cas, surement pas pour prédéfinir l’aspect des bâtiment. Les Articles 11 actuels des PLU doivent être supprimés.

Aujourd’hui, le Pouvoir Public ignore la dimension culturelle de l’architecture. Probablement sans s’en rendre compte, par ignorance, il interdit toute qualité architecturale dans les constructions actuelles. C’est une erreur terrible, aux conséquences  irrémédiables.

Il faut en sortir sans délai !

« Fallingwater » (la « maison à la cascade »), chef-d’œuvre de F.L. Wright, a été construite en 1935, en Pennsylvanie

 

 

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