République et institutionsRéflexions sur la violence

18 octobre 2021
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REFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

Gilles Nohain

 

Les manifestations contre le passeport sanitaire présentent un visage bon-enfant dont on ne peut que se réjouir. Ce sont surtout des familles qui défilent et elles désirent naturellement tenir à distance toute forme de violence. Cela éloigne le risque de décrédibilisation du mouvement par les médias. En effet, il suffit bien souvent de voir brûler une poubelle pour que la presse face courir une grande peur dans le pays. On connait ceux qui se spécialisent dans ces explosions de violence qui ne font que renforcer le système dans sa stratégie de maintien de l’ordre et, mieux, lui donne raison. C’est donc une nouvelle preuve de l’intelligence du peuple de France que de vouloir garder des manifestations pacifistes et joyeuses, bien loin de la morgue et du mépris glacé de nos  dirigeants ou de la bêtise désordonnée de ses idiots-utiles.

Avec les réformes sociales en cours ou celles à venir on peut penser que les mouvements vont encore prendre de l’ampleur. Face à l’exaspération les manifestants pourraient verser dans la violence. Celle-ci serait bien sûr compréhensible, mais elle pourrait être aussi une faute politique.

Pour autant, la durée et l’ampleur de la contestation peuvent faire craindre que de l’autre côté la violence soit utilisée comme une arme de dissuasion. On sait l’abominable violence qui a déferlé contre les gilets jaunes : arrestations, passage à tabac, mains et yeux arrachés. Les défilés hebdomadaires des gilets jaunes contre le passeport sanitaire sont toujours très encadrés par les forces de l’ordre. Avec les réformes sociales en cours ou celles à venir on peut penser que les mouvements vont encore prendre de l’ampleur. Face à l’exaspération les manifestants pourraient verser dans la violence. Celle-ci serait bien sûr compréhensible, mais elle pourrait être aussi une faute politique.

Les Romains distinguaient l’auctoritas (l’autorité) de la potestas (le pouvoir). L’autorité c’est précisément ce qui permet de se faire obéir sans la menace d’une contrainte, sans l’usage de la violence. Le pouvoir c’est la détention des moyens de coercition afin de se faire obéir. Or en démocratie, où le peuple est souverain, c’est à lui que revient en dernière analyse l’autorité. C’est de lui que procède le pouvoir, car c’est lui qui délègue à l’Etat, son corps institué, les moyens d’user de la violence. Le peuple a toute autorité et n’a, pour se faire obéir, pas besoin de la violence : il se réunit, délibère et vote. On peut évidemment douter aujourd’hui que le peuple dispose de l’autorité réelle, ses avis sont ignorés et moqués, il est captif d’un débat politique, truqué en grande part, qui ne sait que produire des taux d’abstentions élevés. Bien sûr, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1793, qui invite les citoyens à l’insurrection et la révolte si leur gouvernement se retourne contre eux et vire à la tyrannie, est souvent citée dans ce contexte.

Mais l’engrenage de la violence est traitre. Il consiste d’abord à faire croire aux deux protagonistes qu’il n’y a qu’eux comme issue, « c’est eux ou nous », ensuite il appelle forcément à une intensification, puisque c’est nécessairement la plus grande violence qui prévaudra sur l’autre. Il n’y a donc pas de violence modérée si tôt qu’on trouve un adversaire. Or, des deux acteurs, c’est sans nul doute l’Etat qui dispose d’un plus grand potentiel de violence, physique et symbolique, que le peuple manifestant.

Il vaudrait donc mieux éviter ce piège, mais sans le fuir, sans l’ignorer. Il vaut mieux en effet le subvertir. La morale évangélique nous dit que lorsque quelqu’un nous frappe sur la joue droite, nous devons « tendre l’autre joue ». Ceci appelle deux réflexions. D’abord que pour sortir du piège de la violence, il faut sortir du dualisme qu’elle semble indiquer, et regarder autre part, tourner son regard vers une autre solution que le déchainement de sa propre violence. Ensuite que le meilleur moyen d’affronter la violence c’est de la subvertir, de lui retirer ses assises. Elle s’exaspère rapidement à ne trouver aucune confrontation, elle s’épuise à forcer au combat quelqu’un qui le refuse. En manquant son but, elle doute et chancelle.

Il faut rappeler au pouvoir sa dépendance à l’autorité. Rappeler à l’Etat qu’il dépend  du  peuple et en est l’émanation. Puisque nous sommes souverains ce n’est pas à nous d’employer l’arme de la faiblesse. Au contraire, comme la plèbe se retirait sur l’Aventin, il nous faut faire sécession et montrer que nous sommes essentiels.

Est-ce à dire, qu’il ne faut rien faire et rester passif ? Loin de là. C’est qu’il faut agir sur un autre plan et se déplacer vers l’essentiel. Il faut rappeler au pouvoir sa dépendance à l’autorité. Rappeler à l’Etat qu’il dépend  du  peuple et en est l’émanation. Puisque nous sommes souverains ce n’est pas à nous d’employer l’arme de la faiblesse. Au contraire, comme la plèbe se retirait sur l’Aventin, il nous faut faire sécession et montrer que nous sommes essentiels. Ainsi c’est la grève générale et la désobéissance civile qui seront nos meilleures armes. Le blocage du pays, initié par les gilets jaunes sur les ronds-points doit être généralisé et intensifié. Il s’agit de reprendre la pleine possession des lieux, des temps et des flux.

Arme pacifique donc, mais sans lâcheté. Il faut tremper la paix dans l’acier de notre détermination. Ce que nous dit le message évangélique, et qui vaut encore pour nous, c’est qu’en se soustrayant à l’arbitraire on peut devenir souverain. Car, dès lors, nous faisons des choix et sommes autonomes. En refusant la violence et son piège, nous nous donnons nos propres maximes d’actions et instituons de nouveau notre pleine souveraineté. Il n’y a pas de geste plus souverain que de dire « halte ! on ne passe pas ». La frontière est la première des souverainetés, parce qu’elle définit son propre champ d’exercice : le premier geste de Romulus ne fut-il pas de tracer la frontière de Rome, et de tuer celui qui refusa de s’y plier, fut-il son frère ? Nous reprendrons donc notre souveraineté en reprenant le contrôle de notre activité, de notre territoire, de nos flux. Nous en reprendrons le contrôle parce que nous en subvertirons l’exercice.

La grève et le blocage du pays semblent être les seules solutions disponibles pour ne pas verser dans la violence tout en instaurant un ordre authentiquement révolutionnaire.

Ce combat sera difficile. Les syndicats ayant été tragiquement absents des débats sur le passeport sanitaire et n’ayant qu’une capacité d’action modérée, il faudra trouver d’autres organes de coordination et de coopération. Mais la grève et le blocage du pays semblent être les seules solutions disponibles pour ne pas verser dans la violence tout en instaurant un ordre authentiquement révolutionnaire.

Car la révolution, disait Péguy, est « un appel d’une tradition moins profonde à une tradition plus profonde ». La révolution consiste en effet à remettre les choses à leur place, le monde à l’endroit. C’est par l’application de notre vertu républicaine que nous établirons un ordre juste. Il est nécessaire que l’Etat devenu sans entraves puisse nous craindre dès lors qu’il est injuste : au peuple il faut « la vertu sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur sans laquelle la vertu est  impuissante ». Nous avons la tâche doublement difficile, mais doublement méritoire de devoir rester vertueux face à la folie, au calcul, à la bassesse et à la violence, et de  devoir  être  craint  et  respecté  comme  le  peuple  souverain  que  nous  sommes : « Tremblez ennemis  de  la  France,  Rois  ivres  de  sang  et  d’orgueil,  Le Peuple  souverain s’avance […] » !

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